G.M.G. BAUR

 
 
 

Vivre l’Art




Les 20 premières pages





                                                                 Art et Perception


Tout commence par une émotion, celle que l’on éprouve lorsqu'on regarde émerveillé l’immensité scintillante d’une nuit étoilée, le soleil lentement disparaître derrière l’horizon d’un océan argenté, une rivière couler dans la lumière dorée d’une fin d’après-midi d’été ; lorsque notre regard se perd dans le regard irisé de l'être que l'on aime ; lorsque l’on s'enivre de l’air frais et vif des montagnes, de la fragrance subtile d'un bouquet de roses ; lorsque soudain on se surprend à écouter le chant des oiseaux en marchant sur un chemin de campagne au milieu des blés... Nous avons à ces moments-là un sentiment très fort d'existence, d'appartenance à une réalité plus vaste que notre quotidien familier. Nous nous sentons traversés par un souffle puissant et saisis d'un indicible désir de communier avec l'univers tout entier. Transis, nous ressentons avec acuité la réalité de ce Tout qui, l'espace d'un instant, se révèle à nos sens.

Cette réalité entrevue dans toute sa pureté nous bouleverse comme nous bouleverse un regard d'enfant étonné par la vie. Point n'est utile de savantes analyses qui pèsent, mesurent et comparent, ni même de penser : nous percevons sans juger, en état d'innocence. Toute parole paraît inutile, indésirable. Pourtant, sans même la penser, une phrase nous échappe ; quelques mots d’une apparente banalité arrachés à notre conscience subjuguée : << Comme c’est beau ! >>

Ces perceptions subjuguantes de la beauté de la Nature nous mettent dans un état second, dans une sorte de transe contemplative. Nous nous sentons vibrer à l'unisson, en harmonie avec elle. Mais le mot Nature nous semble à son tour réducteur. La Nature nous apparaît comme un élément d’un Grand Tout qui l’englobe et nous englobe : le Cosmos. Nous nous sentons en relation privilégiée avec le Cosmos, en communication directe, branché sur sa source d'énergie, et cette joie conséquente qui nous inonde est une fierté d’être, d’être vivant, d’être un être vivant au sein de cet incommensurable corps mouvant, d’être un être vivant qui se sent et se sait vivant. Le spectacle de la Beauté éveille notre conscience d'existence et nous fait pousser des ailes. Premiers pas de l'ange.


Acteur ou spectateur ?

La plupart d'entre-nous participe en spectateur à cette symphonie de la Nature et à en recevoir les bienfaits. D'autres, animés par un sentiment d’exaltation, éprouvent le désir impérieux de générer des causes qui pourraient produire les mêmes effets. Ceux-là ressentent en eux-mêmes le besoin d’agir, de transformer la matière pour révéler à leur tour de la beauté, d’être des acteurs pour mieux communier avec cette énergie fondamentale qu'ils pressentent et ressentent.

Quelle force mystérieuse les pousse à agir ainsi ? Désir ? Orgueil ? Nécessité ? Ne devraient-ils pas se satisfaire du grandiose spectacle qui leur est offert et d'en jouir simplement, où même de le contempler dans une sorte d'état de grâce permanent et suffisant pour remplir une vie toute entière ? Le Paradis Terrestre décrit dans la Bible en reste l'illustration et la proposition. Mais voilà, Dieu, y est-il écrit, en chassa l’homme, lui octroyant en compensation le bénéfice d'un libre-arbitre livré sans mode d'emploi. Est-ce la nostalgie de ce paradis perdu qui a, depuis l'aube de l'humanité, poussé les hommes à tenter de le recréer et de le recréer encore et de le recréer sans cesse tel Sisyphe remontant une fois encore son rocher sur le haut de la montagne ? La condition humaine ? Fatalité, sans doute, mais aussi espérance ; fatalité et espérance comme les deux pôles, les deux hémisphères d'une même sphère sur laquelle va notre chemin de vie. L’espérance comme une fatalité pour échapper à l’enfermement, à la réduction, au silence, à la matière, à la mort.


Fatale espérance...

En volant quelques braises au feu sacré, l'espoir naît au cœur de l'homme. Mais l’espoir s’éteint tout aussi vite si aucun effort n’est fourni pour le ranimer. Il lui faut attiser les précieuses braises de peur qu'elles ne s'éteignent à jamais et que retombe l'obscurité fatale. Usant de son souffle vital, il peut un jour espérer voir les braises s'enflammer. Chaleur et lumière nourrissent alors son espérance mais, s'il ne sait maîtriser le feu, l'incendie guette. Le feu réchauffe mais peut aussi brûler et réduire en cendres... L'exercice du feu sacré est difficile et dangereux -il demande prudence et expérience- mais c'est sur ce feu-là que la matière banale peut se transmuter en or pur. La pierre philosophale est la pierre sur laquelle se construisent les cathédrales. L'homme inspiré s'arrache à la pesanteur. Il s'élève avec le fol espoir, l'orgueil infini, de vouloir devenir Dieu et vaincre la mort.


L'esprit de la matière

Depuis toujours, des hommes animés par ce désir d'espérance ont œuvré à l'exploration des mystères du monde. Certains ont étudié quantitativement la Nature dans ses aspects matériels, énergétiques, fragmentaires, corpusculaires, et sont parvenus à transformer le monde ; leurs outils : intelligence et imagination ; leur matériau : les idées. Comprendre pour savoir et pouvoir plus, élargir le champ des connaissances, telle est leur quête. Ce sont les hommes de science.

D'autres perçoivent qualitativement la Nature dans ses aspects ondulatoires, vibratoires, continus. Ils usent pour transformer le monde de leurs sens ; leur matériau : la matière. Entrer en résonance avec la Nature, l'imiter, non pour se conformer à son image mais pour se mettre en phase avec sa vibration, agir vrai à travers la réalisation d'œuvres, voilà leur quête. Ce sont les artistes.

Homme de Science, homme de l'Art, à chacun sa voie ; voies parallèles et complémentaires. Toutes deux aident l’opérateur à quitter les ténèbres de l'ignorance, le scintillement des illusions, pour aller vers la lumière de la Connaissance.

Remarquons que la lumière est à la fois corpusculaire et ondulatoire, discontinue et continue. Cette dualité paradoxale ne l’empêche pourtant pas de nous éclairer.



Espérance et Connaissance, des synonymes  ?

Pour tenter de se mettre en harmonie avec les forces fondamentales de la Nature, les hommes ont de tous temps imprimé leur force vitale dans la matière-même. Ainsi, dès l'aube de l’humanité, ont-ils tracé des figures sur les parois des grottes, puis modelé ou sculpté des formes, produit des sons, écrit des poèmes... Point de soucis apparent d'utilité pratique, domestique ou sociale dans ces actes, rien que l'envie d'exprimer quelque chose de l'ordre du merveilleux, de communiquer de l'émotion par la forme, de communier avec l'intangible, le sacré, de réaliser quelque chose de plus grand que soi. Et il se trouve que ce “quelque chose” rende à son tour l'homme plus sensible, plus libre, meilleur.

Quel est donc ce "quelque chose" nommé "Art" et doté d'un tel pouvoir ? Pour le comprendre, il nous faut déjà comprendre comment, nous, êtres humains, fonctionnons.


Les cinq sens.

L'être humain est une unité biologique autonome (le corps) immergée dans un biosystème (la nature) et un sociosystème (la société). Il est à chaque instant traversé par une infinité d’ondes dans un grand éventail de fréquences et confronté à une multiplicité de stimuli extérieurs.

Pour recevoir les vibrations du monde, le corps possède diverses voies d’accès. Il en existe cinq communément admises : la vue, l'ouïe, le toucher, l'odorat et le goût. Les informations pénètrent dans notre corps par ces voies pour accéder au récepteur central, le cerveau, qui les reçoit, les sélectionne, les enregistre et les classe. Contrairement aux processus de réception et de traitement quantitatif des informations (perception), les processus d'évaluation qualitative du voir, de l'entendre, du toucher, du sentir, du goûter (sensation), ne sont pas innés. Dès l'enfance, le sentir se "cultive". Il est d'abord conditionné par la vie intra-utérine puis par l'entourage dès les premiers instants, par la présence parentale, par l'école et le jeu, par la télévision et la lecture, par la profession et les loisirs, enfin par la société dans son ensemble avec ses modes, ses rites, ses symboles, ses poncifs; bref, sa culture.


Je sens comme je suis

D'une façon générale, par imprégnation de ce qui l'entoure, par obligation aussi de s'insérer dans un groupe social qui le reconnaisse comme membre constitutif, l'homme cherche rarement à remettre en question l'éducation de son senti, reproduisant ce qui est, adhérant aux systèmes conventionnels, à ce qu'on appelle le conformisme.

Poussés par une nécessité intérieure, certains individus parviennent à développer et à affiner leur perception sensorielle, à se débarrasser du masque des conventions, à dépasser l'acquis et la norme. Mais parvenir à aiguiser ses sens, à élargir son champ de perception ne suffit bien évidemment pas. Un être hypersensible est un être vulnérable et malheureux. Il ressent peut-être avec plus de plaisir mais avec aussi plus de douleur. Le senti commun est un bouclier contre ces trop pleins d’énergie qui éblouissent et aveuglent, blessent parfois. Retirer ses lunettes noires pour regarder le soleil en face provoque la fermeture automatique des paupières, insister risque de provoquer des troubles graves de la vision, voire une cécité. Il est donc nécessaire d'apprendre à se protéger. Pouvoir garder les yeux grands ouverts pour recevoir l'éclat de la beauté du monde, s'inonder de la lumière de "l'inaccessible étoile", est une quête du merveilleux mais c'est également une périlleuse entreprise, une véritable expédition qui demande préparation, mesure et moyens. Combien d'Icare voulant atteindre le soleil tombent de haut pour se noyer dans les eaux noires et profondes de l'indifférence.


Trouver son maître

Mieux vaut, tel Don Quichotte, ne pas faire ce voyage en solitaire. Avoir l’orgueil ou la témérité de l’entreprendre seul serait au risque de se perdre ou de devenir fou. Le voyage (intérieur aussi bien qu'extérieur) est si long et la vie si courte, les mirages si nombreux, qu'il convient de ne pas perdre de temps en détours inutiles. Pour l'accomplir dans les meilleures conditions, un bon guide s'avère nécessaire, un homme de bon sens qui peut, seul, indiquer la bonne direction. Mais le bon sens d'un Sancho Panza s'il permet d'éviter quelques pièges ne suffit pas à trouver sa route. Il faut avoir l'opportunité de croiser sur son chemin des êtres de savoir qui seuls connaissent les pièges à venir, les étapes à franchir, pour les avoir eux-mêmes expérimentés. Quelques téméraires auront au cours de leur vie la chance de faire de ces précieuses rencontres, de croiser et reconnaître celui ou ceux qui seront pour un temps leur(s) "maître(s)". D'autres les croiseront sans même les voir et iront se perdre dans les sombres forêts de l'habitude, de l'ignorance et de l'erreur.

Le maître est là, "caillou blanc" sur le chemin, qui attend chacun de nous pour nous guider. Il nous faut croire comme le petit Poucet à la réalité de chaque caillou blanc et à l'espérance qu'il représente. Le maître est solide et discret comme ce caillou mais sa blancheur apparente recèle un arc en ciel de connaissances. C'est un homme de l'Art qui se distingue par sa modestie et l'intérêt soudain qu'il nous porte. On se sent irrésistiblement attiré par lui car on sait intuitivement qu'il possède ce qu'on désire le plus profondément et qu'il peut nous en faire don. On devine aussi que la transmission de ce don dépend plus de nous que de lui, qu'il nous faudra faire preuve d'humilité et de patience, de courage et de persévérance. Patient, le maître l'est aussi mais il est tout à la fois intransigeant, exigeant de son élève constance, confiance et respect et ce, jusqu'à ce que, fort de son enseignement, celui-ci le quitte le moment venu. Toujours temporaire, le maître est là sur la route pour transmettre sa connaissance, celle qui lui a été transmise dans sa jeunesse, une connaissance forte de son expérience propre.

Constance, confiance, respect, courage, persévérance ne sont plus des qualités très "à la mode". Notre monde électronique basé sur la vitesse et la facilité considère délibérément ces valeurs comme désuètes voire "ringardes". Elles demeurent toutefois les bagages indispensables pour qui veut entreprendre sérieusement sa quête dans quelque domaine que ce soit.


Ecole, maître, élève

La présence d'un maître était incontestée jadis. Ainsi en était-il du rôle des maîtres de musique, des maîtres de peinture, etc. et, bien sûr, des maîtres compagnons. Le jeune homme en "appétit de connaissance" quittait les siens, prenait la route et, d'étape en étape, se perfectionnait au contact des maîtres jusqu'à un jour devenir maître lui-même. Il s'agissait d'aventures individuelles au sein de corporations. La diffusion des connaissances, l'accès à la Culture du plus grand nombre par l'éducation populaire, égalitaire, gratuite et obligatoire a nécessité la création d'institutions. Il a fallu créer un corps d'enseignants transmettant les connaissances de base non plus à des individus isolés et motivés mais à des groupes arbitrairement constitués (la classe). Le maître d'école s'est substitué au maître d'antan, l'instituteur au maître d'école.

C'est en principe la mission de l'École (primaire et secondaire) et des Écoles Supérieures que de réunir ces maîtres/professeurs et de les mettre à disposition des élèves. Cependant, le nombre de ces derniers grandissant beaucoup plus vite que celui des établissements et des professeurs, les relations enseignants/enseignés se sont au fil du temps dégradées. l'École aujourd'hui ne peut remplir qu'imparfaitement sa mission d'éducation et de transmission des connaissances de base.

D'autre part, la maîtrise s'adressait à des élèves motivés ayant une passion, un but, un idéal à atteindre et comprenant donc l'intérêt de l'effort fourni pour y parvenir. L'École ne transmet plus qu'un programme indifférencié à des jeunes qui ne comprennent même pas pourquoi il leur est imposé d'acquérir ces connaissances, n'ayant aucun but défini dans la vie justifiant l'effort à fournir. La seule vague espérance en kit qu'offrait l'institution (un certificat de bonne intégration dans la société) étant désormais déconnectée de toute réalité, l'École fabrique des têtes plus ou moins pleines qui ne pourront jamais exercer leur savoir.

Le quantitatif a toujours prévalu sur le qualitatif à l'École et l'ouverture d'esprit comme l'éveil du ressenti écartés au profit des "résultats". L'École des fonctionnaires fabrique des semblables qui fonctionneront à leur tour ou iront grossir le lot des chômeurs. Cette machine infernale, résolument kafkaïenne, exerce sa redoutable inertie, repoussant mille tentatives de réformes pour conserver sa primauté dans l'élaboration du "tronc commun", un tronc sans tête. Passage obligé, il est bien difficile au commun des mortels de sortir indemne de cette longue épreuve de jeunesse et d'avoir encore envie de se réaliser personnellement.


Les écoles d'art

Les écoles d'art, quant à elles, offrent à l'étudiant une voie pleine de promesse : la possibilité de se découvrir, d'apprendre comment nettoyer ses sens de l'illusion, lentement s'ouvrir à une perception vraiment personnelle du monde qui l'entoure (retrouver l'innocence de son regard d'enfant ) et acquérir des techniques de création. Tout dépend bien sûr de la qualité des maîtres et de la persévérance des étudiants.

Ces écoles n'ont, bien entendu, aucunement pouvoir d'accorder du talent (qui d'ailleurs ne s'apprend pas, nous le verrons plus loin). Elles sont là pour permettre la ou les rencontres, pour mettre tout en œuvre pour aider à l'éveil et au développement du senti et pour faire prendre conscience de l'extraordinaire faculté qu'a la personne de pouvoir recréer le monde. Cette prise de conscience des "possibles" suivie d'un travail adéquat, amène l'élève à oser un "accouchement" de soi, à la naissance d'une détermination artistique et ouvre à la réalisation d'une œuvre. 

Vouloir être soi et acquérir un savoir faire, voilà un bon début pour entamer le chemin de l'Art.

          




Authenticité et personnalité.

"Un artiste doit avoir de la personnalité", dit-on souvent. Combien confondent authenticité et personnalité. L'authenticité est notre réalité profonde, humble, originale qu'il nous faut découvrir et faire émerger de sa gangue. La personnalité, elle, n'est qu'un masque fabriqué de toutes pièces, confectionné avec le temps de lambeaux volés à la personnalité des autres. Faute d'authenticité, l'homme se crée une personnalité. Faute d'être, il se résout au paraître.

La fameuse phrase de Hamlet (face à la trahison, le crime, le mensonge) : "Etre ou ne pas être, là est la question." s'éclaire alors. Le "ne pas être" compris habituellement comme "non existant" est également synonyme de "paraître".


Etre ou paraître, là est la vraie question.

Nombre de prétendus artistes, produisent  des "œuvres", les exposent, les vendent, sans jamais avoir pris conscience de cette métamorphose interne fondamentale et nécessaire pour accéder à la création authentique. C'est ainsi que de fausses valeurs, fruits de l'inculture, de phénomènes de mode, de manipulations diverses, émergent et parviennent parfois à créer un marché, jetant la confusion dans l'esprit d'un public avide de suivre des modèles. C'est peut-être le pire des chemins que celui suivi par l'artiste qui n'est pas réellement lui-même (et qui ne le sait pas). D'autant qu'en général, l'entourage le confine dans l'erreur, le protège des émergences de sa vérité.

Le rôle du maître est d'expliquer ce “comment défaire” pour que disparaisse le paraître, et " et comment faire " pour que l’authenticité se révèle et que l'être soit. C'est une mue, un accouchement de soi qui se fait le plus souvent dans la douleur car il s'agit de se séparer de choses familières : facilités, habiletés, habitudes, illusions...


Déconstruction et reconstruction.

Il ne s'agit pas pour l'élève de copier servilement le maître, d'appliquer des recettes toutes faites ou de suivre de quelconques ordonnances mais de réaliser un travail intérieur, guidé, qui lui permette de se révéler, de s'accepter, puis de s'accomplir authentiquement, dans sa différence, son unicité.

La psychanalyse joue ce rôle pour le patient qui, submergé par un trouble, une souffrance de "l'âme", entreprend une analyse afin d’accéder à sa réalité propre. C'est une thérapie de l'esprit, du comportement, à l'issue de laquelle le sujet peut enfin vivre "normalement" avec ce qu’il est. Elle permet par le verbe (la parole) une déconstruction et une reconstruction dans une normalité enfin acceptée.

La pratique artistique est une autre voie vers soi dont l'objet est non le verbe mais la matière, non le sens mais la forme. Elle n'a rien de proprement thérapeutique (sinon à considérer que nous sommes tous malades) mais elle peut aussi dans un premier temps libérer le pratiquant de ses angoisses en le divertissant. Dans un second temps elle devient réellement constructive.


                                                               

                                                            Art et Artistes 


                

                           "L'artiste est un archer qui tire dans le noir." Mahler.



Définitions

"Art" : "Expression désintéressée et idéale du beau ; ensemble des activités humaines créatrices qui traduisent cette expression ; ensemble des œuvres artistiques d'un pays, d'une époque." (Petit Larousse)

Notons qu'ici trois mots sont importants : "désintéressement", "idéal" et "beau"; trois mots magnifiques mais dont les définitions sont loin d'être consensuelles.

Nous verrons dans les pages suivantes comment le "désintéressement" est lié à l'engagement physique et intellectuel de l'artiste, "l'idéal" au choix d'une "esthétique" et le "beau" à son engagement spirituel.

Aujourd'hui, la qualification d'artiste est chose bien controversée. Cette controverse est le fruit d'une confusion de sens. N'entend-t-on pas souvent dire : << Il se prend pour un artiste ! >>, ce qui tend à signifier que la personne est considérée comme légère, égocentrique voire mégalomaniaque. D'autres affirment que seule la postérité a le droit de prononcer que tel peintre, tel dessinateur, tel musicien, etc. est artiste ou non. Conventionnellement, le nom d'artiste n'est pas une récompense attribuée par un tiers. Ce n’est pas un titre. Il est simplement attribué par lui même à celui qui pratique un art parmi ceux référencés comme tels. Lisons la définition du Petit Larousse qui est très claire à ce sujet : "Artiste : Personne qui exerce un des beaux arts. Personne qui interprète une œuvre musicale, théâtrale, etc. Personne qui exerce un métier avec goût... " D'autre part, il n'est pas un qualificatif de supériorité ou de reconnaissance voire même une distinction, mais, comme l'exprime la définition du même ouvrage de référence dont nous poursuivons la lecture : "...Qui a le goût des arts, le sentiment du beau. "

Ainsi un artiste serait donc tout simplement un praticien de l'Art. La question de savoir si un prétendu artiste l'est ou ne l'est pas ne se poserait donc pas. Par contre la question qui se pose véritablement -et qu'il doit se poser- est de savoir s'il est authentique ou factice.

Comment définir un artiste authentique ? Proposons la définition suivante : personne portée par le sentiment du beau, conscient de l'urgence de son émergence et qui œuvre volontairement et entièrement à la révélation de cette beauté. Cette activité n'étant en rien une aimable distraction à usage plus ou moins ludique ou décoratif, une volonté politique d'inscription dans la modernité mais, comme nous le verrons plus loin, un engagement de l'être entier, un élan qui répond à une nécessité intérieure.

Dans les pages qui vont suivre quand je parlerai d'artiste, il sera bien entendu toujours question d'artiste authentique.




Le champ de l'artiste

Tout est fait dans la société pour que chacun entre, s'active et demeure dans la norme. Cette normalisation à première vue semble utile pour asseoir un plan de références sécurisant permettant stabilité et communication entre les individus. Hélas, ce serait trop simple ainsi. Notre société humaine n'est pas une fourmilière. Les individus n'ont rien de stable ni de déterminé. Ils bougent, ils aspirent, ils désirent, ils espèrent. La vie, c'est le mouvement. En conséquence, la structure sociale se doit d'évoluer. Non-évolution devient stagnation, régression puis mort. La société est donc condamnée à gérer une situation paradoxale : d'un côté rechercher la stabilité et, de l'autre, le mouvement.

La stabilité s'obtient (difficilement) par l'exercice de la loi, le respect des institutions, l'éducation publique et la régulation de l'équilibre économique mais aussi (plus facilement) grâce à l'action des multiples mécanismes du conformisme dont les rouages principaux sont séduction et mimétisme (modes, publicités, idéologies, religions).

Pour réaliser son évolution, la société a besoin de valeurs exemplaires incitant l'individu à s'élever, à se dépasser. Bien sûr, pour s’éviter tout débordement ou trouble, elle se réserve le droit de déterminer et de structurer le champ à l’intérieur duquel elles auront droit à s’exprimer. Cette notion est peu prise en compte car elle semble “aller de soi”. Nous la retrouverons plus loin. Pour le moment, examinons quelles sont ces valeurs et leur champ-propre. Pour en comprendre les mécanismes, il nous faut retourner à l'individu, examiner avec attention ce que j'appelle la "structure" de l'être humain.


Les trois étages.

L'Homme, en première analyse, est un ensemble ordonné constitué de trois "structures" majeures distinctes, interdépendantes et interactives : le corporel, le mental, l'émotionnel.

Le corporel est une structure matérielle prédéterminée, une structure biologique asservie à la programmation génétique qui se réalise à la seule condition d'évoluer dans une biosphère adéquate. Son domaine est l'inné. Ses objectifs sont agir, survivre, se reproduire.

Le mental, communément situé dans une partie du cerveau, est une structure conceptuelle. Elle emmagasine l'information, la stocke dans sa mémoire et élabore la pensée à partir du langage. Contrairement au corporel, prédéterminé, le mental est en perpétuelle évolution. Son domaine est l'acquis. Il se construit uniquement en interaction avec le milieu (éducation, expérimentation, culture). Son rôle : enregistrer et penser.

L'émotionnel, lui, est à la fois une structure réceptrice (sensations) et une structure d'évaluation (sentiments) qui relie et "nourrit" corps et mental. Le corps est connecté au monde par une multiplicité de capteurs et de récepteurs sensoriels transmettant au cerveau des informations quantitatives (plus ou moins chaud, plus ou moins lourd, etc.). Un centre situé dans une autre partie du cerveau évalue ces stimuli, transformant le quantitatif en qualitatif (neutre, agréable, désagréable, dangereux, etc.), sélectionnant ce "qui est bon" pour l'unité biologique homme, de ce "qui est mauvais". Son rôle : ressentir et évaluer.

  L'homme ainsi structuré (équilibre plus ou moins atteint dans la construction et la connexion des trois structures citées) est prêt à vivre. Son but premier ? l'action.

Il peut se contenter de suivre les schémas proposés par la société et, ainsi, simplement "fonctionner" (remplir une fonction). Il peut aussi, mû par divers ressorts, vouloir aller au delà de cette normalisation pour découvrir autre chose, faire usage volontaire de sa liberté pour être plus :  se dépasser


Le dépassement de la norme.

A chaque structure correspond une identité sociale (et un objet/objectif de dépassement) :

Au corporel : l'athlète (record).

Au mental : l'intellectuel (invention/découverte).

A l'émotionnel : l'artiste (chef d’œuvre).


L'athlète en développant son corps, sa musculation, va accroître ses performances à travers toutes formes de disciplines sportives, battre des records qui deviendront valeurs d'exemple pour la société. Son champ est le mesurable.

L'intellectuel en développant son intelligence va pouvoir concevoir le monde de façon nouvelle, synthétiser de nouveaux espaces et élaborer des outils de pensée avec lesquels se construiront les sociétés. Son champ est le concevable.

L'artiste, en développant sa capacité émotionnelle va créer des formes nouvelles (matérielles, sonores, picturales...), inventer de nouvelles façons de voir le monde et, en conséquence, de nouveaux espaces de perception. Son champ est le modelable.


Alors que l'athlète reste sans conteste une valeur “quantitative” exemplaire de la société s’illustrant dans le “record”, l'intellectuel, lui, incarne les valeurs “raisonnables “ s’illustrant par “l’idée” exprimé en théories, qu'elles soient morales (le Bien, le Bon, le Juste) ou logiques (le réel probable). Quant à l’artiste, il se situe dans le pur “qualitatif” (le Beau) et s’illustre par le “chef-d’œuvre”.

Tous trois à leur manière et dans leur champ respectif tentent d’atteindre “ l’idéal ”. Cependant, parce qu’il se situe dans l’espace le moins contrôlable (la forme), l'artiste bouscule sans cesse l'Institution en recherche permanente de stabilité. En s’exprimant, il imprime à la société sa propre charge émotive, une énergie capable de bousculer bien des choses.


Sens et formes

Pour modeler son oeuvre, pour créer sa forme, l'artiste va devoir jouer sur son registre : l'expression  émotionnelle. Il nous faut comprendre de quoi est faite cette "expression".

L'expression est constituée de sens et de formes. Idée (concept) et style (manière, façon) sont, la plupart du temps, intimement liés. Par exemple, dans un livre l’expression écrite contient des idées, mais ces idées sont "habillées" d'une certaine façon. Cette "façon", c'est le style de l'auteur.

Les idées sont à tout le monde, dit-on. Chacune d’elles, même pour les plus inattendues, ont été exprimées par l’un ou l'autre de nos ancêtres dans les méandres de l’Histoire et ce, depuis que l'homme pense et écrit. Cependant, chaque auteur possède une originalité indiscutable : sa "façon" de traiter le sujet. Par sa vision personnelle, il re-présente l’idée et, de ce fait, la recrée.

Le sens, exprimé par la parole ou l'écrit ne peut s'exercer que par sa “mise en forme” afin qu'il soit communicable et assimilable. Une information sans forme ne peut exister (informer c’est mettre en forme). Tout contenu est lié à son contenant. Par exemple : il est impossible de considérer la forme du lait. Le lait se trouve dans une glande mammaire, dans un biberon, dans un verre, dans une bouteille, etc. Même si le contenant est plat (s'il est répandu sur le sol), le contenant est ce sol, l'air et les différentes forces qui s'exercent sur lui pour arrêter sa forme dans une position d'équilibre. 

Pour le lait comme pour les mots, la mise en forme est incontournable. Même un répertoire téléphonique qui, à première vue, ne semblerait contenir que de l'information pure, est lui aussi présenté dans une certaine forme : par le choix d'une typographie et d'une mise en page qui obéissent nécessairement à une esthétique. Un dictionnaire, plus encore, est soumis à la forme. Les définitions qui y sont libellées dans un soucis de clarté et de concision occupent un espace savamment défini et soumis à une certaine élégance de présentation. 

Résumons par cette constatation : l'idée ne s'exprime que par la forme (c'est pour cette raison qu'on ne peut faire un dépôt légal d'une idée hors de sa mise en forme). En revanche, la forme semble pouvoir s'exprimer seule, sans le secours du sens, et n’avoir besoin que de matière. Bien sûr, la forme peut habiller une idée mais, lorsqu'elle ne sert pas une idée, elle n'est pas pour autant vide de sens (l’empreinte d’un pied dans la boue n’est pas vide de sens : sa marque révèle le passage d’une personne, son poids, sa pointure, etc..). Mais, lorsque la forme est dégagée du sens commun directement identifiable, lorsqu’elle résiste à notre désir d’y trouver forcement du sens, elle émet autre chose de plus mystérieux; elle dégage un “autre sens” que nos sens perçoivent et que nous recevons comme un choc émotif. Notre intelligence renonce alors à son autorité (de vouloir toujours tout identifier), elle se déconnecte et laisse place libre à notre senti. Cet “autre sens” est une vibration porteuse d’un sens plus fondamental, d'une dimension plus vaste que j'appellerai "dimension spirituelle" ou "Sens"

Lorsque la matière est ainsi mise en forme, lorsque sa matérialité horizontale rencontre la verticalité spirituelle, elle se spiritualise : c’est de l’Art.

L’art non figuratif suit (plus ou moins consciemment) cette voie, se dégageant du figuré pour aller à l’essentiel. Quant à l’art dit “classique” (dans une définition très générale), il jouait, si l’on peut dire, “sur les deux tableaux”; figuration en surface (représentation) et vibration en profondeur (spiritualisation).

En résumé, le sens implique une forme et la forme induit un sens. Lorsque ce sens transmis par la forme devient du Sens, c’est de l’Art.


Le rôle de l'artiste

Le sens n'est pas nécessaire à l'artiste. Il a pouvoir de communiquer en-deçà ou au-delà du sens.

Le sens, parce qu'il a besoin d'être interprété en faisant appel au jugement, divise (idées, lois, informations, croyances, systèmes de références...), alors que la forme réunit (images, musiques) ; elle "parle" directement à l'émotion, à ce qu'il y a de plus profond en chacun de nous.

L'artiste montre et n'a pas besoin de démontrer. Il met en résonance nos sentiments sans pour cela faire raisonner notre intelligence.

C'est par la transformation de la matière sous ses multiples aspects (sons, mots, couleurs, corps, minéraux, métaux, matières diverses), par sa "mise en forme", que l'artiste bouscule l'esprit conservateur d'une société. Plutôt que de suivre le monde, il le précède, nous incite à le voir autrement, à le recréer sans cesse, à ne jamais nous laisser aller à l'habitude, au confort sclérosant et à la stagnation. Il est là pour nous ouvrir les yeux, nous sortir de notre torpeur familière, nous éveiller, nous faire exister avec plus d'intensité. Loin des modes condamnées à se démoder, les artistes entreprennent la constante transmutation d'actes éphémères en éternité. C'est ainsi que par la somme de leurs œuvres, ils concourent à l'édification de la Culture qui est pour une large part l'identité des civilisations car, d'elles, seul l'Art perdure. 

Mais les artistes œuvrent aussi pour nous faire partager quelque chose d'encore plus essentiel, de plus personnel. Si leur présence active nous est nécessaire pour prendre conscience des incohérences, du chaos des systèmes dans lesquels nous tentons d'évoluer, ils sont aussi là pour nous sensibiliser à une cohérence supérieure, à un antichaos, à la réalité de notre interdépendance au système qui nous contient tous : le Cosmos.    


Mission et passion de l'artiste

L'artiste a pour mission la transcendance, c'est-à-dire l'élévation de ce qui est épais, lourd, chaotique, matériel, à ce qui deviendra subtile, léger, organisé, spirituel. Par voie de conséquence, par "irradiation", la présence de l'œuvre d'art incitera la transformation du spectateur en le spiritualisant à son tour.

L'artiste n'est pas là, comme l'intellectuel, pour tenter d'éclairer le mystère mais pour œuvrer à ce que le mystère nous éclaire. Il œuvre à extraire la spiritualité de la gangue dure de la matière (Pensons à l'image du sculpteur qui fait émerger du bloc de marbre une forme sublime.).

Son chemin symbolique suit la voie tracée par les grands initiés de l'Histoire, celle qui consiste à ne pas se laisser emporter par le fleuve vers l'embouchure, le delta et l'océan de la dissolution irrémédiable, mais à nager à contre-courant et réussir à remonter jusqu'à la source pure, vers la lumière".

La con-quête de cette "lumière" demande de longs efforts, une foi (non-religieuse) solide, pré-science de l'existence de cet "eldorado cosmique" auquel il aspire -et qui l'aspire- et l'exercice d'une "vertu esthétique". L'artiste est un révélateur de beauté et un élévateur d'esprit. L'artiste, le vrai, est animé par ce pré-sentiment du lumineux jaillissement existentiel de ce qui "existe-en-ciel", de sa co-existence avec le Tout dans le Tout, "uni" vers l'univers. Sa mission est de s'y fondre en vivant avec passion son art, une passion quasi-mystique.




                                                         Art et Œuvre


L'œuvre sitôt réalisée par l'artiste ne lui appartient déjà plus. Elle est offerte au monde. Sa création qui a "nourri" le corps émotionnel du créateur va à présent nourrir le corps émotionnel de la société. Le chemin habituel emprunté pour cela est l'exposition publique pour la peinture et la sculpture, la salle de concert pour les arts du spectacle. En ces lieux, l’œuvre va se livrer nue à nos sens, dans toute son indécence, dans toute sa vérité.


La rencontre avec l'œuvre.

La plupart du temps, lorsque nous sommes amenés à visiter une galerie d'art et que nous passons en revue les toiles accrochées, nous percevons une succession de formes, de couleurs mais, comme nous l’avons vu plus haut, c'est d'abord notre esprit logique qui se manifeste : il tente d'extraire du sens de ce qu'il voit. Il ne peut s'en empêcher (lorsqu'on regarde les nuages ou les moirages d'un rideau, notre esprit va y rechercher automatiquement des formes "reconnaissables" : visages, animaux, etc.). Il cherche aussi des références car il ne peut aussi s'empêcher de classer, situer.

Qu'il y ait expression d'un sens clair ou non, notre logique satisfaite et rassurée (ou bien, au contraire, troublée et perplexe), laisse place à la perception émotionnelle. Nous sommes dans l'attente, nous nous posons alors la question : << Qu'y a-t-il là de plus ? >> ce qui signifie : qu'y a-t-il de plus dans ce tout (l'œuvre) que la somme de ses parties ? C'est ce "plus" mystérieux par lequel tel ou tel objet peut prétendre au titre d'œuvre d'art. Quel que soit l'étendue de notre acquis culturel, quel que soit le développement qualitatif de notre "senti", s'il ne se passe rien de particulier lors de la rencontre, c'est que les "œuvres" exposées sont pour nous des images mortes.

  D'autres œuvres peuvent arrêter notre regard parce qu'elles nous choquent, nous heurtent ou nous agressent, parce qu'elles se révèlent cocasses ou inquiétantes. Ce sont des images fortes. Mais, une fois "l'effet" dissipé, l'éclat du "flash" évanoui, que reste-t-il ? Rien qu'une image de plus (entre images fortes et images mortes, il n'y a que peu de différence).

Mais si, indépendamment du sujet (ou du non-sujet) traité, l'œuvre nous arrête, accroche notre regard d'une indéfinissable façon, si nous ressentons une connivence diffuse mais indiscutablement réelle, une "présence" concernante, une réelle présence, c'est que nous sommes face à une œuvre d'art.


La présence vive.

Cette "impression" de présence immédiate se ressent d'une façon analogue lorsqu'on fait l'expérience de la rencontre fugitive d’un être avec lequel nous sommes en harmonie. Nous avons tous, un jour, croisé dans une foule une personne inconnue qui, l'espace d'un instant, a mystérieusement troublé notre regard. Pourquoi "elle" et pas les autres ? Notre cerveau par le canal de notre œil a-t-il eu le temps d'analyser tous les paramètres de cette perception pour juger de la correspondance ? C'est possible, cette personne peut faire émerger en nous une part occultée de notre mémoire liée à un sentiment affectif heureux de notre passé, mais nous sentons en notre for intérieur que cette liaison "mémoire-recherche du plaisir" n'est pas tout. Le choix qualitatif de cette correspondance s'est passé en nous à un autre niveau, il s'est passé une connexion intuitive immédiate, la perception globale d’une présence contenant une forte charge émotive. Dans une perception fulgurante nous recevons ce que cette personne (inconsciemment) nous a "projeté" : sa beauté, et cela, indiscutablement, loin de toute analyse. La chose a eu lieu, c'est tout, et nous en sommes bouleversé. Sans doute est-ce ce même "transfert fulgurant de qualité active" que l'œuvre d'art met en mouvement lorsqu'elle rencontre notre regard.

Il y a pour les œuvres de la Nature (êtres vivants ou paysages) quasi consensus sur leur production effective de beauté, sur leur faculté à générer une  émotion esthétique. Sauf pour quelques snobs et autres pervers polymorphes, tout le monde s'accorde à trouver beau un coucher de soleil. Pour les êtres humains joue une dimension supplémentaire : l'affect, sorte de polarisation émotionnelle nourrie d'une multitude de relations d'ordre sociales et psychologiques qui nous pousse à préférer untel ou untel. Tout le monde s'accorde ainsi à partager l'admiration pour des beautés comme certaines stars de cinéma, certains mannequins célèbres. Le consensus va-t-il au-delà d'un simple référent ? Seraient-elles belles "en soi" ou bien sont-elle des modèles de beauté qui nous sont imposés par quelque pouvoir ? Nous sentons malgré tous les doutes que peut générer notre raison que cette beauté révélée inclue une mystérieuse et impérieuse présence, qu'elle procède d'un modèle que l'on ne peut réduire, qu'elle appartient à un "idéal" esthétique incontestable, à une force qui subjugue.

Lorsque l'œuvre de l'homme produit une "beauté active" de la même nature que celle engendrée par la Nature, elle se hisse au rang d'œuvre d'art. Elle participe de ce même mystère de la communication au-delà du sens : la relation esthétique.

Lorsqu'une forme créée par l'homme entre en correspondance avec l'esprit de la Nature, elle suscite l'intérêt, elle interpelle, elle irradie. C'est une œuvre d'art.

  Mais quel est donc ce lien "magique" qui  nous relie à l'œuvre d'art ?



                                                        Art et Energie



Plaisir et jouissance

Lorsque que l'amateur, le mélomane ou le lecteur se trouve en phase avec une œuvre, il parle de jubilation, d'effervescence nerveuse, voire de jouissance. Ces sensations vives sont des sensations de plaisir. L'Art procure du plaisir et c'est la recherche de ce plaisir qui nous attire de prime abord à lui. J'éprouve, par exemple, un réel plaisir à écouter Beethoven par le quatuor Alban Berg ou bien Rodolphe (Pavarotti) chanter "Che gelida manina" dans le premier acte de la Bohème de Puccini, à me laisser envahir par la valse triste de Sibélius, à perdre mon regard dans les vibrantes couleurs d'un tableau de Bonnard ou dans les lyriques arabesques chromatiques d'un paysage de Van Gogh, etc. Pourtant, si le plaisir semble être une constante nécessaire -pour ne pas dire un révélateur de bonnes vibrations- lors de la rencontre avec l'œuvre, il nous apparaît que ce plaisir-là n'est ni commun ni profane. 

Comme nous l’avons vu plus haut chacune des structures constitutives de l’homme possède son propre champ d’action et, de même, possède son plaisir-propre. Le plaisir du corps physique va de la volupté à la jouissance, le plaisir du corps mental va du contentement à la jubilation et le plaisir du corps émotif va de la joie à la béatitude, l’équilibre des ces trois plaisirs parallèles devant permettre l’épanouissement de l’être.

L’Art agit de fait sur le corps émotif, bien entendu, puisque c’est sa cible privilégiée et engendre des émotions. Cependant, on peut constater que le corps émotif remplit également son rôle d’interface. Lorsque l’œuvre est particulièrement “ sensible ”, le corps physique et le corps mental entrent en phase et vibrent de concert, celui-là réagissant physiquement (de la chair de poule à l’érection) et celui-ci mentalement (émergence de souvenirs et d’idées nouvelles). L’œuvre d’Art crée un plaisir supérieur, énergétisé : un plaisir que l'on qualifie de spirituel.


Le signal du plaisir.

L'artiste en créant l'œuvre cherche à trouver (ou retrouver) ce plaisir supérieur. Sa manifestation est le signe qu'il est sur la bonne voie et que l'œuvre va s'accomplir presque "malgré lui". La réalisation peut toutefois être longue et pénible, voire très pénible, pour retrouver cette mise en phase qui peut en un instant s'évanouir. Il est intéressant de faire ici le parallèle entre procréation et création artistique. La procréation est un "programme" (procréation pourrait être une contraction des termes programme et création) inscrit en l'homme qui l'incite à se reproduire grâce à un principe d'attraction : la promesse du plaisir. L'homme et la femme, cherchant à retrouver ce plaisir physique, accomplissent presque "malgré eux" le programme de reproduction de l'espèce. Le Grand Programmateur dans son intelligence infinie ne pouvait inventer plus magnifique piège que le plaisir pour que se perpétue l'espèce. Si l'acte sexuel s'accomplit dans le plaisir (et la jouissance comme signal de la chose accomplie), l'enfantement se fait, quant à lui, dans la douleur. Le cycle : plaisir - jouissance -douleur - manque - recherche nouvelle du plaisir - plaisir - etc. se retrouve dans le processus de création artistique mais l'artiste, lui, se fixe ses propres règles. Il est son propre programmeur. Il construit lui-même son système de création à travers lequel l'énergie pourra s'écouler.

La différence entre procréation et création artistique pourrait s'énoncer ainsi : la procréation est contingence relative de l'agir, la création artistique est liberté absolue de l'agir.

Le plaisir est un manque qui se comble et sa "matière" un mélange de beau et de bon; sa manifestation est un "signal" instinctif de ce qui est beau est bon pour l'homme. L'Art engendre le plaisir. Il le fait "déborder". Il peut même créer une jouissance d'ordre spirituel. Alors que la jouissance du corps est un point d'orgue de l'accomplissement du plaisir physique (et tout à la fois sa fin), la jouissance de l'esprit s'accomplit, elle, non dans l'instant mais dans la durée. L'émotion esthétique est une jouissance qui dure. Bien sûr, le seuil de déclenchement de ce "plaisir-plus" dépend des qualités artistiques de l'œuvre et des facultés de perception de celui qui la reçoit; comme en amour émetteur et récepteur doivent être en phase.


La nécessité de l'acuité.

L'artiste comme l'amateur pour optimiser sa réception se doit d'affiner la qualité de son senti et d'élargir son potentiel de perception. Concrétisons par un exemple. Imaginons un émetteur FM de très haute fidélité et une personne qui tenterait de capter ses émissions à l'aide d'un antique poste à galène. Cette dernière ne percevrait par ce récepteur grossier qu'une infime partie de la sphère globale d'émission et le son serait noyé dans une multitude de bruits parasites. Si elle voulait augmenter en qualité et en quantité son écoute, il lui faudrait, premièrement prendre conscience qu'une meilleure écoute est possible, deuxièmement savoir qu'il lui est possible de changer de récepteur et, troisièmement, décider d'en acquérir un de plus grande qualité (et pour cela en avoir les moyens).

L'affinage de l'émission comme de la réception nécessite de longues années de pratique. Il convient d'avoir de prime abord la prise de conscience de sa carence puis la volonté d'entreprendre le travail nécessaire, ensuite de s'astreindre à un entraînement quotidien ("faire ses gammes" disent les musiciens), de ne point se décourager, de persévérer. L'artiste doit apprendre à se nettoyer des parasitages, à faire le vide en lui. Il doit aussi affiner, domestiquer son outil (la main du pianiste, le corps du danseur...) afin que celui-ci n'offre plus aucune résistance à l'élan créateur. Il peut dès lors librement mettre en forme la matière et lui insuffler de la spiritualité.


Les parasitages du perçu et du pensé.

Lorsque le peintre désire réaliser un tableau, un point de départ lui est nécessaire. Il choisit alors comme "sujet" un objet réel (personne, animal, fruit, paysage, etc.) ou un objet virtuel (concept, imaginaire). Il se rend compte très vite que peindre la représentation fidèle du réel visible ou l'exécution du concept imaginé n'éveille en lui aucune pulsion jubilatoire particulière. Son souci de performance dépassé (par exemple le défi de se prouver qu'il est capable de reproduire le visible jusqu'à l'illusion de réalité), les sujets ne présentent bientôt plus d'intérêt majeur à ses yeux. Ils n'apparaissent plus alors que comme prétextes et aucunement comme "schémas de création" à réaliser. L'artiste ressent la nécessité intérieure de laisser tout simplement sa main agir, mue par ce qu'il pense être son "instinct créateur", sa fantaisie artistique, ordonnant sur un plan défini l'emplacement des valeurs et des couleurs, celui des lignes de forces et des accents.


Picasso disait à Kahnweiler, son marchand, en 1934 : << Dire que je n'ai jamais pu faire un tableau !  Je commence dans une idée, et puis ça devient tout autre chose.. >>

Quant à Matisse : << Je pose un bouquet dont j’aimerais que les fleurs soient reconnaissables par un jardinier et voilà que ça devient des jeunes filles qui dansent. >>


La vérité de l'artiste serait donc de trahir l'apparente vérité de la réalité comme de désobéir aux ordres imposés par les concepts quels qu'ils soient. C'est par cette trahison "matérielle" qu'il peut alors prétendre à l'élévation spirituelle et créer de la beauté.

Imaginons un objet (à peindre) et un sujet (qui peint) face à face. Le peintre voit l’objet non dans sa réalité objective mais par le miroir de sa perception. De fait, il subjective l’objet (qui devient sujet). Ce n’est plus l’objet en soi qui est peint, mais l’objet tel qu’il est vu par le peintre. Cependant, son objectif est d’objectiver, de créer un nouveau réel : l’image de l’objet (le tableau). Cette “manipulation” n’est pas celle d’un illusionniste qui voudrait nous faire croire à ce qui n’est pas. Au contraire, elle est révélatrice de la vérité cachée sous le mensonge de l’apparence.

De fait, l'artiste en réalisant son oeuvre nous débarrasse de l'illusion du réel communément perçu et des idées préconçues. En réalisant (rendant réel), il devient une sorte de récepteur idéal de vérité (l'énergie de la Nature) qu'il retransmet par l'intermédiaire de la matière mise en forme (l'œuvre).


La part de l'ego

Avec la pointe de son pinceau gorgé de couleur, celle de sa plume trempée d’encre, celle de son ciseau prêt à inciser le marbre, celle de ses doigts posés sur les touches du piano, l'artiste met le monde en vibration et il parvient à réaliser ce prodige simplement parce qu'il accepte d'être en communion avec la Nature et, plus largement, le Cosmos. Cette acceptation est primordiale : acceptation d’être l’outil (le plus aiguisé et le plus sensible possible telle la pointe encrée du sismographe ou de l'électroencéphalogramme) en harmonie avec cette force prodigieuse qui anime l’Univers. Nombre de grands peintres, de grands poètes ont parlé de cet abandon (de l'ego), de cette nécessité de créer le vide en soi pour se laisser envahir par la force cosmique qui anime. C'est une forme d'humilité qui caractérise les grands artistes, les vrais créateurs.

En fait, l'ego agirait comme une distorsion de la réception, troublerait les sensations et altérerait la réémission (l'acte créateur), noyant le signal pur dans un océan d'autres signaux parasites.

Tout comme une ville éclairée empêche de percevoir les étoiles, l'artiste ébloui par la lumière artificielle de l’ego se coupe de la vraie source. Errant alors dans la confusion, sa création n'est bientôt plus qu'illusion de création.

"Papillons de nuits satellisés à la lueur froide d'un réverbère..."



L'énergie de l'Art

Toute communication est de l'énergie codée, modulée, qui se transfère d'un émetteur à un récepteur. Lorsque ces derniers sont alignés sur la même fréquence, il y a réception parfaite et l'énergie contenue dans l'émetteur peut alors "s'écouler" jusqu'au récepteur et l'énergétiser à son tour.

Considérons l'artiste (nous l'avons vu plus haut) comme une sorte de récepteur ultrasensible permettant de capter avec plus de netteté, plus d’intensité que d'autres, la vibration qui procède du mystère-même de la Nature. Ce qu'il reçoit alors est d'ordre vibratoire, donc énergétique, et c'est cette énergie qu'il inscrit, concentre, accumule, dans la matière-même de son œuvre. L'énergie ainsi contenue dans la matière, transcodée par la manière et la composition de l'œuvre, peut s'écouler, rayonner, à son tour jusqu'à l'amateur qui la percevra sous forme de sensations vivifiantes.

L'œuvre serait en quelque sorte une "pile électrique" qui ne se décharge jamais; son énergie se maintenant par la différence de potentiel des masses, des couleurs et par le déséquilibre voulu inscrit dans sa composition : un déséquilibre stable.

Reste à définir la nature de cette énergie. Gageons qu'elle est de nature cosmique (comment pourrait-il en être autrement puisque nous appartenons de fait au Cosmos). Est-ce le souffle de Dieu des gnostiques, l'amour de Dieu des chrétiens, la puissance de Dieu des hébreux, le rayonnement fossile du Big Bang ou l'expansion de l'univers décrits par les astrophysiciens ? Est-ce l'énergie qui anime la vie ? Qui pourrait  en trouver l'exacte définition.

Alors que nous savons créer et utiliser abondament de l'énergie électrique, aucun savant à ce jour n'a pu encore la définir. Nous connaissons ses causes, ses effets, ses applications, mais non sa nature. L'énergie est un fluide subtil qui nait d'une différence de potentiel mais de quel fluide s'agit-il, de quel subtilité, de quel potentiel et de quelle différence ?

J'utiliserai pour ma part dans cet ouvrage l'appellation générique : énergie cosmique (car il faut bien lui donner un nom et puis, je trouve que ça sonne assez bien).


 



Initiation philosophique

pour les amateurs d’art, les étudiants en art et les artistes.


392 pages

   Vivre l’Art ou l’artifice

                            

                                  Essai en Art


          Physique et métaphysique de l’Art

Le temps du siècle nouveau est à la diaspora des idées et des formes. Le monde en soubresauts va tant bien que mal vers un avenir que nous espérons meilleur. L'accession à la liberté de penser, d'agir, de créer pour les citoyens du monde est une priorité et de sa réussite dépend la survie de l'humanité. Les fanatismes religieux gagnent du terrain et les grandes religions s'essoufflent. Reste l'Art comme lieu vivant de la transcendance recherchée par l'homme libre dégagé des idées reçues, des idéologies et des manipulations les plus diverses.


L'artiste est plus que jamais nécessaire. C'est un devoir pour lui que de se mêler au monde, que de communiquer sa flamme, son désir absolu de beauté, sa soif inextinguible de liberté. Il doit pour cela intervenir, et offrir au peuple ce dont il a le plus besoin : de l'espoir et de la beauté.


ce livre écrit en langage clair est destiné aux étudiants, aux praticiens et aux amateurs d'art et, bien sûr, à tous ceux qui pressentent que l'Art est une part incontournable et essentielle de la réalisation de soi. Il est destiné à répondre à la question : qu'est-ce que l'Art , sa nature, sa pratique, sa fonction ?


Cet essai traite de l'Art non dans son historique ni dans l'analyse critique des œuvres mais en tant que phénomène physique et métaphysique. Je donne une définition de l'engagement artistique, explore le chemin de l'artiste et les implications de sa création pour le monde comme pour lui même.

On entend dire souvent qu'être artiste est une vocation comme si quelque chose de prédéterminé influait sur le chemin de vie d'une personne. Cette idée reçue tient plus de la fable que d'une réalité vérifiable. Les bonnes fées ou les étoiles peuvent bien se pencher sur un berceau encore faut-il que les circonstances permettent l'éclosion d'un talent. Certaines tendances et inclinations peuvent se révéler mais elles peuvent tout aussi bien étouffer dans l'œuf. Toute personne possède en elle le potentiel nécessaire à la réalisation d'une expression artistique. Il suffit que la chose lui soit révélée, que sa détermination prenne le relais et que les moyens matériels pour y parvenir lui soient accessibles. Rien ne saurait s'accomplir sans constance ni détermination ni moyens.

Etre artiste n'a rien d'une occupation pour passer le temps, rien d'un métier pour gagner sa vie, c'est une quête qui, petit à petit par la pratique, révèle la personne. C'est aussi un engagement de l'être tout entier, un sacerdoce qui sert une cause fondamentalement humanitaire : offrir de la beauté aux hommes.

Quant à la pratique de l'Art, elle passe par l'acquisition de techniques au service d'un "vouloir créer" et d'un "vouloir donner" intimement confondus. La difficulté vient de ce qu'il faut beaucoup de temps et de volonté pour parfaire ces techniques et se dégager des inhibitions créées par la peur de "faire" et celle de "mal faire".